Jeudi 26 août 2010

http://bouquins.cowblog.fr/images/livres/lavraieviedesebastianknight.jpg(lu le 19 août)

CHALLENGE ABC 2010, 16ème livre lu ♦
 
Quatrième de couverture : Deux mois après la mort du célèbre romancier Sebastian Knight, son jeune frère entreprend d'écrire sa biographie, de démêler le vrai du faux d'une destinée hors du commun. Qui était Sebastian Knight ? L'écrivain respecté, salué par ses pairs, ou l'homme secret profondément marqué par deux étranges histoires d'amour ?
Sous la forme d'une enquête haletante, le premier roman que Nabokov signa en anglais constitue une réflexion amère sur l'impossibilité de parvenir à connaître la vraie vie d'un autre être, fût-ce du plus proche.
 
 
 
Mon avis : de Vladimir Nabokov, j’avais seulement lu (et cela fait quelques années déjà) l’époustouflant Lolita ; j’étais censée étudier ce livre-ci en première année de licence mais une grève, ou plusieurs absences du prof (j’ai oublié) nous en ont empêché, et si je ne l’avais pas choisi pour le Challenge ABC, probable qu’il aurait dormi encore un moment dans ma bibliothèque.

Cette biographie imaginaire d’un écrivain fictif est un très bon exemple de roman réflexif (qui réfléchit sur sa propre création, sur un personnage d’écrivain, donc sur la littérature, l’écriture, le rapport entre la réalité et l’écrit, etc) ; ceux qui suivent ce blog assidûment se rappelleront peut-être qu’il y a quelques mois je vous ai parlé d’un cours que j’ai suivi où nous étudiions une série de romans de ce genre ; eh bien, La Vraie Vie de Sebastian Knight aurait pu parfaitement être au programme.

Sebastian Knight est donc un écrivain (fictif, mais c’est un détail dont on a du mal à se souvenir parfois tant cette recherche de vérité autour de cet être et la situation d’énonciation sont bien mises en scène) dont le demi-frère, narrateur de ce roman, va chercher à nous dresser la biographie ; or malgré leur proche parenté, ils se sont finalement peu connus, et le narrateur (on ignorera toujours son nom, tout au plus on apprendra au passage que son prénom comme par un V…) va donc partir, deux mois après la mort de son illustre demi-frère, à la recherche de personnes qui l’ont connu afin de comprendre quelle a été sa vie… c’est donc une biographie paradoxalement sensible et riche en anecdotes personnelles, et incomplète, : Sebastian Knight a bien eu un lien avec son biographe (sans jamais savoir qu’il serait son biographe bien entendu), ce qui nous permet d’avoir un point de vue particulier sur lui, mais il reste toutefois toujours plutôt mystérieux et distant.

Cet aspect m’a agacée d’abord ; au début, il tâche de nous présenter les souvenirs d’enfance qu’il a concernant Sebastian Knight, mais ils sont peu nombreux (mais considérablement développés), et on s’aperçoit que leur lien fraternel a toujours été très ténu puisque Sebastian a toujours paru indifférent à l’égard de son demi-frère qui l’admirait pourtant depuis son plus jeune âge ; le narrateur commence par nous dire pendant des pages et des pages qu’il l’a peu à peu perdu de vue, qu’il le regrette mais qu’il n’a pas suivi sa vie de très près etc… dans ces conditions, je me suis un peu demandée en quoi son entreprise était légitime ; il la justifie bien sûr (le lien qu’ils ont eu était quand même unique, il a la connaissance de certains de ses papiers, leur parenté fait qu’il se sent à même de le comprendre…), mais, vu la maigreur de ses connaissances préalables je me suis demandée ce qu’il allait bien pouvoir nous raconter pendant 300 pages et ce n’est qu’à partir du moment où il évoque une compagne qui a été importante dans la vie de Sebastian que mon attention a été maintenue de façon durable (je suis une grosse niaise, collez-moi une histoire d’amour pour m’intéresser…)
 
Ce n’est surtout pas une biographie romancée, le narrateur abhorre ce genre qu’il qualifie de « pire littérature jamais inventée » ; ce qu’il nous présente, c’est moins les résultats de ses recherches, que les moyens mis en œuvre pour cette recherche ; comme je l’ai déjà dit le biographe ne nous cache en rien ses lacunes, au contraire, il nous les raconte et les commente. J’ai eu souvent un sentiment de frustration, et l’impression que Sebastian Knight restait toujours un peu abstrait, mais je ne peux qu’applaudir le talent de Nabokov qui nous fait croire à sa réalité de telle sorte qu’on se souvient ensuite avec regret qu’il s’agit d’un écrivain imaginaire.

Le narrateur évoque assez longuement (pas d’une traite, mais à plusieurs reprises) ses différentes œuvres, certains passages sont de purs textes de critique littéraire, et plusieurs fois j’ai bêtement pensé : « mais enfin, je comprendrais bien mieux qui est Sebastien Knight en lisant ses œuvres, ou au moins, j’apprécierais mieux cette biographie humaine mais pleine de trous si je connaissais d’abord son œuvre ! » Le texte est fréquemment entrecoupé de relativement longues citations d’œuvres de Sebastian (ce qui diminue notre frustration en quelque sorte), citations qui éclairent le discours et que j’ai beaucoup aimées pour la plupart, elles renforcent donc la légitimité de la biographie.
 
Ce roman réflexif très original nous montre donc de façon assez extrême qu’il est tout à fait possible de s’interroger sur une œuvre et un auteur imaginaires ; la réflexion est en fait sans objet préalable, elle crée son objet au fur et à mesure, la rédaction de cet ouvrage a dû être une sacrée gymnastique pour l’auteur qui a dû créer d’une part Sebastian Knight et sa vie, d’autre part, son demi-frère et son projet biographique, faisant se rejoindre les deux de façon tout à fait réaliste, et pas du tout monotone ; si certaines pages du début m’ont ennuyée, le livre m’a semblé beaucoup plus vivant dès que le narrateur rencontre des proches de Sebastian ; sa quête de l’amour le plus mystérieux de Sebastian ne manque pas d’effets d’attente ni de piquant, l’évocation de la relation entre le narrateur et Sebastian à la fin de la vie de l’écrivain sont aussi très humaines, la voix du biographe est alors beaucoup plus présente, et elle est touchante… au-delà de la dimension de pure recherche littéraire, on sent tout la dimension humaine que recouvre cette entreprise (et voilà que je me reprends à commenter comme si les personnages étaient réels… mais n’est-ce pas ainsi que je procède tout le temps de toute façon ?)

Extraits :
"La célébrité est, de nos jours, chose trop commune pour qu'on la confonde avec le rayonnement durable d'un livre digne d'intérêt."

"Il va sans dire que je ne saurais effleurer le sujet du côté intime de leur rapports, parce que ce serait ridicule de parler de ce que personne n'est en mesure d'affirmer catégoriquement, et en second lieu parce que le son même du mot "sexe", avec sa sibilante vulgarité et le ricanement du son final "ks, ks", me paraît tellement inepte que je ne peux m'empêcher de craindre qu'il n'y ait aucune idée véritable derrière le mot."

"Notre vie fut toujours pleine d'allitérations, et quand je songe à toutes les petites choses qui vont mourir dès l'instant où nous n'allons plus pouvoir les partager, il me semble que nous aussi, nous sommes morts. Et peut-être le sommes-nous." (extrait d'une lettre de rupture qui est tout simplement divine)
Par Raison-et-sentiments le Jeudi 2 septembre 2010
Je ne connaissais pas du tout mais il m'intéresse et je note ... à lire après Lolita qui dort chez moi !
Par pablo dugaz le Mardi 27 septembre 2011
Dans le même panier : "L’œuvre posthume de Thomas Pilaster" de Éric Chevillard
 

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