Lundi 24 octobre 2011

http://bouquins.cowblog.fr/images/livres/amitieamoureuse-copie-1.jpgEncore un livre de la rentrée littéraire (décidément, on ne m'arrête plus !).... mais qui sera cependant rangé dans ma catégorie "romans avant 1960". Amitié amoureuse est en effet la réédition d'un best-seller de 1897.

Quatrième de couverture :
Roman épistolaire, Amitié amoureuse repose sur la correspondance suivie de deux trentenaires : Denise, jeune veuve élevant seule sa fille, et Philippe qui ne semble pas avoir eu de femme dans sa vie. 

De leur rencontre lors d’une soirée très ennuyeuse naîtra une indéfectible amitié. Cinq ans durant, ils ne cesseront de s’écrire, parfois même deux fois par jour. Évidemment, quand l’un se déclare, l’autre le repousse au nom du sentiment qui les unit déjà. Ils cultivent ainsi une relation ambiguë, passant beaucoup de temps ensemble, y compris les vacances. Ils s’essayent à l’amitié, à l’amour, et finalement optent pour un compromis fait de douleur et de tendresse : « Cher, qu’importe de vieillir quand on est deux, si merveilleusement, si amoureusement amis ! »

Derrière Philippe de Luzy et Denise Trémors se cachent Guy de Maupassant et Hermine Oudinot Lecomte du Nouÿ qui, de 1883 à la mort de l’auteur de Bel-Ami en 1893, entretiennent des rapports assez semblables à ceux des protagonistes du roman.


     ... d'après ce que j'ai pu lire sur le net, il n'est en vérité pas absolument certain que Guy de Maupassant et l'auteur de ce roman aient eu une telle correspondance, mais c'est toujours agréable de se l'imaginer (et on comprend bien que l'éditeur mette cet aspect en avant en espérant ainsi attirer des lecteurs admiratifs de Maupassant). Ce roman est dédié à Laure de Maupassant, la femme de Guy... ce qui est d'autant plus savoureux si comme j'aime le penser, Maupassant correspond bien au personnage masculin du roman !

Enfin, qu'il ait vécu une relation de ce genre ou non ne change de toute façon rien à la qualité de ce roman épistolaire, qui m'a enchantée pour deux raisons : d'abord, de manière tout à fait objective, j'ai adoré me plonger dans l'univers d'une correspondance de la fin du XIXème. Suivre la vie assez oisive de ces deux personnages rentiers, rythmée par des obligations mondaines mais aussi, dans le cas de Denise, des plaisirs plus simples que lui procure sa fille, m'a beaucoup plu, surtout parce qu'on sent ici une certaine distance entre les personnages et ce monde : certes ils s'y plaisent, et ont de nombreux amis qu'ils "visitent", mais on sent toutefois une dichotomie entre leur amitié, faite de sincérité et de désir d'intimité, et les relations de sociabilité plus superficielles qu'ils doivent entretenir dans leur entourage pour ne pas être exclus de ce cercle et subir les commérages qu'engendrerait l'amitié exclusive qui se construit progressivement entre eux.

     Comme leur vie est surtout remplie de futilités (ce terme est peut-être trop fort et péjoratif, si j'en trouve un meilleur je le changerai) sur lesquelles eux-mêmes ne s'appesantissent pas, leur amitié - ou plus précisément, les sentiments troubles qui naissent entre eux - occupent, sans surprise, une partie majeure de leur correspondance ; si comme moi vous êtes adeptes des romans psychologiques qui laissent une large place aux moments d'introspection, vous allez probablement vous régaler !

Comme je l'ai déjà dit en évoquant le cadre, ce roman porte vraiment une empreinte "XIXème siècle", ce qui entraîne évidemment des tournures et un vocabulaire particuliers... les personnages expriment leurs sentiments d'une manière qui peut aujourd'hui nous sembler excessive, la récurrence du mot "cœur" par exemple peut amuser, et on tombe aussi de temps à autre sur des mots plus rares (et précieux, dans tous les sens du terme) comme "pococurantisme", "pyrrhonnisme", "jaboter", " saboulé"... personnellement ce genre de style (fleuri mais assez simple pour rester compréhensible) me ravit ! Et plus on creuse, plus on se rend compte que sous ce vernis de mots doux rendus presque banals à force d'être répétés, on peut aussi trouver de véritables sentiments, dont les nuances subtiles et changeantes méritent tout à fait d'être décrites avec le soin que leurs auteurs y apportent. Chaque lettre est courte (240 lettres réunies en moins de 400 pages), ce qui rend la lecture facile et fluide, il y a bien quelques lettres plus "fortes" qui marquent un tournant mais globalement le ton reste léger, et c'est surtout en reliant toutes les lettres entre elles qu'on comprend la nature souvent équivoque de leurs liens.
     L'évolution de leur relation au fil des années est touchante et j'ai souvent craint qu'ils basculent dans un extrême ou dans un autre, je dirais que c'est là que se tient la tension dramatique du roman, qui est du reste assez absente (les fâcheux uniquement amoureux d'actions aventureuses grogneront qu'"il ne se passe rien"). On note quand même des étapes dans leur amitié, qui sont marquées par la division du roman en cinq livres, précédés à chaque fois de quelques citations, les trois quarts du temps de Stendhal (qui a également préfacé l'ouvrage).
   

http://bouquins.cowblog.fr/images/divers/amitieamoureuseitalienne.jpgune édition italienne de 1927 du roman
 

     Seuls (petits) bémols, à lire toutes ces lettres brèves à la suite, on oublie un peu qu'elles s'étalent dans le temps, et ainsi, vers la fin surtout, la succession rapide de sentiments parfois opposés donne une impression d'inconstance plutôt irritante... mais il faut garder en tête le temps qui s'écoule entre chaque lettre pour se rendre compte que tous les revirements décrits dans les lettres ne se font pas en accéléré, mais sont les conséquences du temps qui passe.... (même si personnellement à certains moments je trouve qu'ils vont bien vite quand même !)
    J'ai aussi été régulièrement exaspérée par la représentation de la femme qu'on sent parfois dans l'esprit de nos personnages, plus souvent chez Denise que chez Philippe d'ailleurs : quand elle est faible, elle s'accuse alors d'être "bien femme", et quand elle se montre au contraire forte, Philippe applaudit la "virilité de son caractère".... l'amalgame entre féminité et faiblesse m'a fait fulminer, mais je sais que ça correspond à la mentalité de l'époque... et heureusement, loin de prendre toujours complètement au sérieux cette représentation cliché et insupportable, les personnages jouent avec en l'évoquant parfois avec ironie !

    Pour des raisons personnelles que je ne détaillerai pas ici mais qui sont faciles à deviner (imaginez ce que vous voulez, peu me chaut), cette lecture tombait tout à fait à point pour moi, le thème pouvait être on ne peut plus proche de ce que je vis actuellement, et je me suis donc beaucoup identifiée aux personnages, à Philippe d'abord, puis à Denise dans un deuxième temps (j'avoue ma tendance au bovarysme !). Ce roman m'a tellement parlé qu'il se peut qu'il devienne une de mes bibles. Pour vous donner une idée, sur les 386 pages qu'il comporte, j'ai relevé dans mon carnet pas moins de 38 passages (dont quelques-uns de plusieurs pages) que j'aimerai relire de nombreuses fois, voire connaître par cœur pour certains ! Je m'interdis sur ce sujet d'en dire plus, par peur justement d'en dire trop.
    En tout cas je peux vous recommander cet ouvrage, qui m'a paru plus actuel que bien des romans contemporains que j'ai lus récemment ! Sa lecture m'a été un délice, j'ai souvent souri, et j'ai parfois vraiment été frappée par la justesse de certains propos, comme si ce livre avait été écrit pour moi....

Extraits :
“P.S. : je ne veux pas manquer à mon rôle de femme qui est de mettre les affaires les plus importantes dans un misérable post-scriptum, à la fin d’une lettre pleine de riens.”

Mon ami,
Je suis un peu triste d'être si longtemps sans nouvelles ; cela m'ôte tout courage pour vous envoyer des nôtres.
Vous l'avez éprouvé vous-même : involontairement le silence entraîne à croire qu'on est oublié : la crainte d'être importune achève de couper les ailes à toute pensée désireuse de s'envoler vers l'ami, et on n'écrit pas, et on est triste, et tout cela pourtant n'est qu'un rêve méchant qui hante mal à propos l'esprit inquiet.


Quelles pauvres poupées nous sommes, imaginatives, insatiables, coquettes et tourmentées, sérieuses et légères, insatisfaites toujours ! Notre amitié déjà vieille, quel vent de folie me fait l'agiter, l'animer d'un souffle qui ne peut la rendre ni plus solide ni plus durable ?
Le fond de tout ceci n'est-il pas triste et décevant, et faut-il profaner par une tendresse plus familière cette délicieuse atmosphère d'amour qui m'enivre éperdument et dans laquelle il fait si bon vivre ?
Ah ! toute cette comédie de phrases vous fera-t-elle comprendre mon trouble et mes angoisses ?


http://bouquins.cowblog.fr/images/divers/critiquefigaroamitieamoureuse.jpg
BONUS :

Pour ceux que ça amuserait, je vous invite à lire une critique de l'époque de ce roman : voyez ICI la critique du Figaro du 18 février 1897. (5ème page, 2ème moitié de la deuxième colonne, en zoomant beaucoup on parvient très bien à lire !)
Par ninaclan77 le Mardi 25 octobre 2011
Merci pour cette superbe critique, voilà un sujet qui me touche beaucoup aussi...j'ai très envie de le lire!
Par Didier FARVACQUE le Jeudi 19 janvier 2012
Je ne sais pas quel rigolo a écrit l'article Wikipédia concernant Hermine Lecomte du Nouÿ, mais les liens profonds entre elle et Maupassant ne font aucun doute. A preuve la superbe biographie d'Armand Lanoux et les Mémoires de F. Tassart; témoin oculaire, puisque valet-confident de Guy.
 

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