Vendredi 9 décembre 2011

 "D'abord on voit mal la modification. On croit qu'il n'y a qu'un tracas instinctif qui partout vous fait voir l'anormal, l'ambigu, l'angoissant. Puis, soudain, l'on sait, l'on croit savoir qu'il y a, non loin, un l'on sait trop quoi qui vous distrait, vous agit, vous transit. Alors tout pourrit. On s'ahurit, on s'avachit : la raison s'affaiblit. Un mal obstinant, lancinant vous fait souffrir. L'hallucination qui vous a pris vous abrutira jusqu'à la fin.

L'on voudrait un mot, un nom ; l'on voudrait rugir : voilà la solution, voilà d'où naquit mon tracas. L'on voudrait pouvoir bondir, sortir du sybillin, du charabia confus, du mot à mot gargouillis. Mais l'on n'a plus aucun choix : il faut approfondir jusqu'au bout la vision.

L'on voudrait saisir un point initial : mais tout a l'air si flou, si lointain...."


http://bouquins.cowblog.fr/images/livres/ladisparitiondegeorgeperec.gifCela me fait bizarre de mettre ce livre dans la catégorie "romans contemporains" car Perec est l'un de mes classiques, mais ce livre a été publié en 1969, alors soit, il ne peut s'inscrire dans ma catégorie "romans avant 1960". Il est très connu car il s'agit d'un roman sans le moindre e ; c'est un lipogramme (je note ce mot surtout pour ne pas l'oublier !).

Bon, c'est fâcheux. Perec, tu sais que je t'aime. J'évite de relire Un homme qui dort parce que j'ai peur de l'influence qu'il a sur moi mais il reste LE livre à mes yeux. Et quand Lucie m'a lu à voix haute la fin de W ou le souvenir d'enfance, j'ai eu une grosse envie de pleurer qui m'a beaucoup surprise, c'est la seule fois qu'un extrait d'un livre lu m'a autant touchée. Les choses je ne m'en souviens plus très bien mais cela m'avait plu aussi.

Cela n'a pas été du tout une lecture facile - or il commence à faire froid dehors, il fait trop souvent nuit et c'est une période de partiels, je suis un peu fatiguée, je n'ai pas vraiment l'énergie et la concentration suffisantes pour me plonger avec succès dans des lectures ardues. Si cela n'avait pas été toi j'aurais peut-être même renoncé. Cela ne veut pas du tout dire que ton livre est nul. Je crois même que tu as plutôt réussi ton coup en fait. Parfois c'était pénible et ennuyeux, ennuyeux dans le sens "je suis bien embêtée, j'ai oublié qui est ce personnage alors je ne comprends pas très bien de quoi il parle... je lis dans le vide je suis perdue, au secours !". Heureusement, à chaque fois j'ai fini par raccrocher les wagons. De temps en temps je me suis arrêtée avec délices sur certains passages vraiment beaux et étonnants que j'ai relus et notés, cf l'extrait en début d'article.

Je m'attendais à un style plus obscur
que ça en fait... mais ce qui m'a gênée, plus que l'absence de e, c'est la profusion des personnages, le fait que ça parte un peu dans tous les sens : ils racontent des trucs qui leurs sont arrivés, en lien avec d'autres personnages qui viennent s'ajouter, dans des lieux et époques différentes, et puis c'est une sorte d'enquête policière, autour de la disparition d'un personnage puis plusieurs, liée à quelque chose mais on-ne-sait-pas-quoi, enfin tout cela fait évidemment référence à la forme même du livre et à l'absence du e mais les personnages ne le savent pas et on finit par se prendre au jeu en les accompagnant tant bien que mal dans leurs recherches pleins de trous, et qui est finalement peut-être plus profonde qu'on ne le croit au départ... mais il y a beaucoup de non-dits, de trucs qui restent en suspens et qui font que le fil directeur de l'intrigue m'a paru souvent fragile et emmêlé !

Je reproche aussi à l'auteur un certain manque de concision. Bien sûr, pour dire des choses sans utiliser les très nombreux mots sans e, Perec doit avoir recours à des périphrases et ça donne des tournures parfois emberlificotées et biscornues... mais ça c'est plutôt un bon point, d'avoir réussi à écrire un texte lisible malgré cette horrible contrainte. Mais Georges est tellement virtuose qu'il a parfois fait du zèle, de temps en temps j'ai vraiment eu le sentiment qu'il s'est compliqué la tâche encore plus : ses énumérations par exemple auraient souvent pu être plus courtes. On a une phrase pas compliquée, qui se tient, sans e, bravo, mais hop Georges l'enrichit en rajoutant encore deux-trois synonymes ! Générosité stylistique qui rend son exploit encore plus éclatant, mais qui alourdit le texte hélas... (aaah et puis j'ai du mal à supporter la tournure "l'on" mais ça c'est un avis strictement personnel et j'ai fini par m'y habituer)

Mais raaah je dis des bêtises, comment lui reprocher ses formulations sinueuses et qui tournent autour du pot, je pense que ça aussi c'est fait exprès, et ça colle avec le thème, oui... si on se met deux minutes au niveau des personnages : des gens ont disparu on ne sait pas où ni pourquoi, on cherche à comprendre, on sent confusément que c'est lié à un secret, quelque chose qui tue quand on le découvre, quelque chose qui nous manque, on ne sait pas quoi, on veut trouver, mais en même temps on sait que cette quête est très dangereuse, alors que faire ? On cherche, on cherche, ça prend du temps, c'est énervant, on a l'impression de tourner en rond, ou bien au contraire de s'éloigner de la piste de départ au fur et à mesure qu'on avance, rien n'est simple.

Nous, lecteurs, face aux questions des personnages on a d'abord à moitié envie de leur dire "mais enfin voyons vous vivez dans un monde sans e !" mais en s'habituant progressivement à leur monde, on finit par être aussi perdus qu'eux... quand j'ai réussi à lire assez longtemps, à me sentir un peu plus proche de l'univers du livre, lire ce roman est devenu une expérience plus "facile" (dans le sens où lire se faisait enfin tout seul, sans efforts) et prenante, mais en même temps rageante, frustrante, voire assez déprimante. En tout cas, très inconfortable et déstabilisante, le style est vraiment particulier, on comprend certes mais quelque chose cloche, lire n'est plus une activité familière, on ne se sent pas en terrain connu, mais plutôt étranger, limite indésirable dans cette histoire à laquelle on finit pourtant par s'attacher parce que ça a aussi un côté très poétique, le rythme est fascinant, impression de tangage...

Alors je suis loin d'être indifférente, et à mes yeux un bon livre (définition non exhaustive !) est un livre riche, auquel je puisse croire, qui me fasse de l'effet, et c'est bien le cas avec la Disparition ; mais cette atmosphère lourde n'est pas évidente à supporter, même si elle est souvent allégée par le plaisir du jeu avec les mots, la destruction et modification d'expressions "cliché" par exemple est savoureuse ; mais j'admets que cet aspect n'est pas celui qui a le plus compté dans mon ressenti, comme vous avez pu le comprendre !

(enfin on peut bien sûr rapprocher le e manquant et "eux", càd les parents de l'auteur disparus pendant la Seconde Guerre Mondiale... mais je ne suis pas là pour vous faire un cours et on n'a pas besoin de savoir ça pour apprécier le texte !)


Quatrième de couverture :

« Trahir qui disparut, dans La disparition, ravirait au lisant subtil tout plaisir. Motus donc, sur l'inconnu noyau manquant - "un rond pas tout à fait clos finissant par un trait horizontal" - , blanc sillon damnatif où s'abîma un Anton Voyl, mais d'où surgit aussi la fiction. Disons, sans plus, qu'il a rapport à la vocalisation. L'aiguillon paraîtra à d'aucuns trop grammatical. Vain soupçon : contraint par son savant pari à moult combinaisons, allusions, substitutions ou circonclusions, jamais G.P. n'arracha au banal discours joyaux plus brillants ni si purs. Jamais plus fol alibi n'accoucha d'avatars si mirobolants. Oui, il fallait un grand art, un art hors du commun, pour fourbir tout un roman sans ça ! »
Bernard Pingaud.



Autres extraits :
- Début du roman.

- [autres extraits à venir...]


Remarque personnelle hors-sujet :
Peut-être que ce blog va "encore" changer. La forme de ses articles je veux dire. Je lis moins qu'avant, et de manière différente : plus lentement, j'entretiens depuis quelques mois un rapport plus fort avec les livres que je lis, enfin non, peut-être pas plus "fort", mais j'ai plus de difficultés qu'avant à passer d'un livre à un autre : même des lectures courtes, j'ai tendance à les faire traîner, je me sens moins avide de finir un livre rapidement, quand la fin est imminente j'angoisse presque (mais d'un autre côté je regrette de lire si peu, contradiction quand tu nous tiens !), quand j'ai terminé un livre je veux écrire au moins quelques mots ici à son sujet mais ce n'est plus pressé et il se passe plusieurs jours avant que je parvienne à commencer une nouvelle lecture. Alors peut-être que les articles seront encore plus personnels et blablateux (et donc potentiellement moins intéressants pour vous mais là n'est pas la question), ou au contraire plus courts, je sais pas... mais j'aimerais si je le peux me détacher de cette manière trop "scolaire" à mes yeux que j'ai de parler de mes lectures, manière un peu rigide et qui ne correspond plus forcément à mon rapport aux livres ces derniers temps.

Samedi 7 janvier 2012

http://bouquins.cowblog.fr/images/divers/Bartlebylecturesolitairesocial.png
2012 a déjà commencé et je n'ai pas donné signe de vie ici depuis presque un mois, mais peu importe, il n'est jamais trop tard pour bien faire ! Comme je vous le disais début décembre, je sens que ce blog doit évoluer mais je ne sais pas comment. Ces dernières semaines j'ai même songé à faire un nouveau blog où je réunirais des bavardages autobiographiques et mes avis sur des livres, des films voire de la musique, mais... je doute d'être capable de tout réunir et l'idée de fermer Bouquins me fait vraiment trop mal au cœur, alors je tente une énième (dernière ?) fois de revenir ;)

Livresquement parlant (et pas seulement livresquement d'ailleurs, mais bref), 2011 n'a vraiment pas été terrible, surtout la première moitié : j'ai seulement lu 51 livres [liste ici], alors qu'auparavant je lisais une centaine de livres chaque année (116 en 2010 par exemple). Grosse baisse de régime, blog mort la moitié du temps... arf. Enfin, même si ce n'est pas flagrant ici, je vais quand même mieux depuis quelques mois alors j'ai bon espoir pour 2012 ! Mes études (en métiers du livre, je le rappelle) me plaisent beaucoup, en aucun cas je ne regrette mon choix, je n'ai jamais autant baigné dans les bouquins et je sais que c'est là-dedans que j'ai envie de trouver ma place ! J'ai hâte de passer aux choses concrètes avec mon stage en bibliothèque en avril, et j'espère bien trouver du travail ensuite... mais chaque chose en son temps !

Point très positif
quand même : 2011 a été pour moi l'année de la (re)découverte des bandes dessinées, moi qui n'en lisais qu'exceptionnellement, j'en ai lu une cinquantaine en quelques mois [liste là], je n'en lis presque plus depuis septembre mais ça me manque, dès que je vivrai de nouveau près d'une médiathèque assez proche de chez moi et bien fournie, je me replongerai avec délices dans cet univers beaucoup plus beau et riche que ce que j'imaginais ! Trois éléments ont déclenché ce nouvel appétit chez moi : les conseils d'une amie, la découverte du très bon rayon BD de la médiathèque que j'ai fréquentée jusqu'en août, et les chroniques vidéo de Pénelope Bagieu, qui m'ont fait découvrir plein de trucs chouettes donc je vous les recommande !!!

[ Coups de cœur de l'année ]


- Les Mouflettes d'Atropos et Dans ma maison sous terre, de Chloé Delaume : partie comme je suis, je me sens prête à aimer n'importe quel livre de cet auteur. C'est pas facile-facile à lire, il faut avoir un minimum de temps et de concentration pour entrer dedans et je comprendrais que ce genre d'écriture en rebute plus d'un, mais si vous laissez tomber sans effort j'aurais tendance à penser que vous perdez vraiment quelque chose : j'accroche fermement pour ma part, si je devais vous donner une idée du thème de son œuvre je dirais [de manière tout à fait simpliste] qu'il s'agit d'autofiction pas très gaie, mais à l'écriture jouissive et terriblement originale, dans les Mouflettes d'Atropos une prostituée misandre émascule ses clients, tandis que l'héroïne de Dans ma maison sous terre (qui correspond en tous point à l'auteur Chloé Delaume, qui se définit elle-même comme un personnage fictif) va dans un cimetière pour y écrire le livre haineux qu'on a entre les mains, et qui a bout but de tuer la grand-mère de l'auteur. Bref, j'aime Chloé Delaume, je ne le dirai jamais assez et je crois bien que vous n'avez pas fini d'en entendre parler : je suis actuellement en plein dans Certainement pas (un autre de ses romans, vous l'avez compris), et j'ai commandé avant-hier en librairie son dernier-né, Une femme avec personne dedans - les premières pages sont en ligne ici.

- Aurélien, de Louis Aragon : on me l'avait tellement conseillé que je m'attendais à aimer encore plus je dois dire, tous les passages "mondains" qui ont surtout un intérêt historique en nous donnant un aperçu de la vie parisienne des années 20 me sont parfois passés un peu au-dessus de la tête... mais certaines pages décrivant l'état amoureux sont parmi les plus belles que j'ai lues de ma vie, c'est pourquoi ce livre m'a dérangée, hantée pendant un bon moment... il mérite donc sa place dans cette liste.

- Amitié amoureuse, de Hermine Lecomte du Noüy : un beau roman épistolaire de 1897 et réédité cette année, cf mon article.

- Et rester vivant, de Jean-Baptiste Blondel : émouvant et contrairement à ce que laisse présager son titre, échappe à la niaiserie, cf mon article.

- Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, de Stig Dagerman. Un texte de 1952 écrit juste avant le suicide de son auteur, très court et qui m'a fait un effet choc sur le moment, je n'ose pas le relire et suis incapable de vous en parler plus. (à lire ici - les Têtes Raides en ont également proposé une version musicale - intégrale - que vous pouvez écouter )

- Le Seigneur des Anneaux, de J. R. R. Tolkien : j'avais lu les 2 premiers tomes il y a quelques années, des articles sans intérêt doivent d'ailleurs traîner sur ce blog... j'ai relu ces deux tomes pendant l'été et ça a été un bonheur incroyable, une lecture encore plus agréable que la première fois ! Hélas la rentrée m'a empêchée de lire la fin de trilogie, que je connais donc toujours pas... (lire Tolkien sans avoir le temps de m'y immerger complètement me semble du gâchis, alors j'attendrai le moment propice pour achever enfin cette lecture)

- La Douleur, de Marguerite Duras : j'avais lu l'Amant il y a quelques années et j'étais passée complètement à côté. Là, ses mots ont fait mouche, derrière leur froideur et leur apparente simplicité je sens un truc que je n'arrive pas à définir mais qui rend ce texte très grand à mes yeux. Son thème aide aussi : Marguerite Duras attend le retour des camps de Robert Antelme après la fin de la seconde guerre mondiale, sans savoir s'il est encore vivant ou pas... cela m'a donné envie de lire d'autres livres de Duras, et l'Espèce humaine de Robert Antelme, que j'ai déjà prévu de lire depuis bien longtemps.

 
(je vous parlerai peut-être enfin des BD une autre fois)

Bonne année à tous !

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"Il n'y a vraiment que deux choses qui puissent faire changer un être humain : un grand amour ou la lecture d'un grand livre." Paul Desalmand

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